Denis Morel: le Maurice Richard des arbitres francophones
PIONNIER. Le 18 janvier 1976, un Latuquois de 27 ans enfilait ses patins pour la première fois sur la glace du temple du hockey qu’était le Forum de Montréal. Cinquante ans plus tard, le souvenir est intact. La fébrilité aussi. Denis Morel, a été un pionnier de l’arbitrage en tenant tête aux anglophones, tout comme l’a fait un certain Maurice Richard. Denis Morel a ouvert une porte qui ne s’est jamais refermée.
À l’époque, la Ligue nationale de hockey (LNH) ne comptait que neuf arbitres à temps plein. On apprenait “sur le tas”. Pas de tablettes, pas de reprises vidéo, pas d’escortes organisationnelles. Seulement l’instinct, la crédibilité… et beaucoup de kilomètres.
“On était des pionniers”, résume simplement Morel. Et le mot n’est pas trop fort.
De La Tuque à Trois-Rivières dans le junior
Avant d’être arbitre, Denis Morel a été un jeune comme les autres. Il a commencé sur le tard à patiner, vers 12 ans faute d’équipement. “J’ai dû attendre après mon frère pour avoir ses patins. C’était comme les vêtements, on portait ceux du grand frère!”
Au début, il arbitre… en courant, en bottes, le long des bandes.
“Je ne savais pas patiner encore, c’est pourquoi j’étais gardien de but. Je finissais une partie et ensuite j’arbitrais deux games, gratuitement. On commençait à être payé quand on arbitrait du juvénile… à une piastre de la game!”
Le hockey devient une école de rigueur. L’arbitrage, une vocation inattendue.
Alors qu’il fait ses études à Trois-Rivières, il est juge de lignes au junior A, la LHJMQ à l’époque. “On avait 7 piastres par game comme juge de lignes, et comme arbitre on avait 12 piastres et demie.”
Lorsque ses études sont terminées, il revient à La Tuque comme professeur d’éducation physique avec son frère Yvon et Roland Lacoste.
Le mardi soir, il quitte La Tuque vers 15h pour se diriger vers Trois-Rivières où ses collègues juges de lignes l’attendent. L’essence entre La Tuque et Trois-Rivières n’était pas payée, seulement depuis Trois-Rivières. Il dort dans l’auto de son collègue en direction de Drummondville ou Sorel, arbitre à 20 h, et il revient à La Tuque vers les 2 ou 3h du matin, et la routine recommence les fins de semaine et les mardis.
“C’était des peanuts, mais c’était une formation. Une aventure”, se souvient-il.
On lui demande souvent si l’arbitrage est difficile dans le junior A, ou plus tard dans la LNH. “Quand tu arbitres tes chums, c’est encore bien plus difficile!”
La barrière de la langue… et le camp de Toronto
En 1972, la LNH organise son premier camp de dépistage pour arbitres à Toronto avec une soixantaine de candidats. Denis Morel ne parle pas un mot d’anglais.
Il y va quand même.
Il patine plus vite que tout le monde, sans avoir un style flamboyant, mais sans relâche. Il travaille. Il impressionne. “Je n’étais pas un naturel. Mais j’étais un travaillant.”
Suffisamment pour décrocher un contrat avec la LNH, même s’il commence dans les ligues professionnelles mineures.
Dans les aéroports américains, il apprend l’anglais en lisant les panneaux. Sur la glace, il arbitre par numéros. Système D. Système Morel.
18 janvier 1976: la cathédrale du hockey
Après 4 ans dans les ligues mineures professionnelles, Denis Morel attend toujours l’appel pour la grande ligue. Il avait 27 ans, et Andy Van Hellemond avait déjà arbitré une finale à 22 ans! “Je commençais à bouillonner! J’attends d’être assigné pour une partie quand mon collègue Alf Lejeune me disait qu’il ne pouvait pas dans le temps de Noël, et qu’il m’a recommandé au responsable des arbitres Scott Morrisson. J’apprends que je dois faire des parties dans les mineures encore. J’ai pris le téléphone pour appeler Scott Emerson et je lui dis: ”I’m quitting.” (J’arrête) Trente minutes plus tard, le téléphone sonne et il me donne l’assignation pour une partie à Montréal.”
Tout comme Maurice Richard avait commencé à tenir tête aux anglophones dans les années 1950.
Un dimanche au soir le 18 janvier 1976, Denis Morel se retrouve pour une toute première fois de sa vie au Forum de Montréal, et ses juges de lignes sont Gérard Gauthier et Claude Béchard pour la rencontre entre le Canadien et les Flames d’Atlanta. Trois Canadiens français lignés. Une première dans la LNH. “On ouvrait une page d’histoire! Je n’avais jamais mis les pieds au Forum. C’était la cathédrale du hockey. Toute la semaine avant le match, des entrevues dans les journaux, à la radio, à la télévision…”
Les cinq premières minutes du match, il ne les voit pas passer. Puis vient la première punition. Une bataille derrière le filet. Ses premières punitions ont été décernées à Doug Risebrough et Claude St-Sauveur, avec un deux minutes supplémentaire à Risebrough pour coup de coude. Le jeu se place. Le respect s’installe. “D’une certaine façon, j’avais fait imposer mon respect en donnant cette punition.”
Le match se déroule ensuite sans accroc. Dans le vestiaire, après la sirène finale, une meute de Latuquois débarque au complet pour le féliciter.
“C’était un peu la fête dans le vestiaire, mais ça, tu peux faire ça seulement si tu as eu un bon match.”
Il en aura beaucoup d’autres. Dès le début de la saison 1976-1977, Denis Morel a fait sa place dans la LNH et il a officié plus de 1200 matchs jusqu’en 1994.
Une carrière bâtie sur le respect
Pendant plus de 23 ans dans la LNH, Denis Morel arbitre près de 70 matchs par saison. Il dirige des séries éliminatoires, des matchs Canadiens-Nordiques au jour de l’An, “c’était ma tradition”, deux finales de la Coupe Stanley dont celle de 1989 où les Flames de Calgary ont remporté la Coupe Stanley au Forum, et un match des étoiles – celui qui, dit-il, lui a donné le plus de pression.
Il a vu le fameux match du Vendredi saint entre les Nordiques et les Canadiens depuis la passerelle comme il était l’arbitre remplaçant pour la rencontre.
Son credo n’a jamais changé: le respect.
“L’arbitre ne mène pas la game. Il la contrôle. Sans être démonstratif. Ce n’est pas toi le spectacle.”
Il parle aux joueurs. Il envoie des messages. Il ne “répare” jamais une erreur par une autre.
La pire peste? Dale Hunter des Nordiques de Québec.
Les grands capitaines? Larry Robinson, Brian Trottier, Don Lever.
Et il paraît que Wayne Gretzky étant un anti-arbitre. “Il chialait souvent et on lui disait que s’il n’arrêtait pas, ça allait se virer contre son équipe!”
Redonner au suivant
Après sa retraite, Denis Morel devient superviseur des arbitres pendant dix ans. Il enseigne. Il encadre. Il appelle les jeunes après les matchs.
“Good call.”
Ou: “Tu avais un doute. Assume-le.”
Avec Ron Fournier, il s’implique pendant vingt ans dans les écoles d’arbitrage. Pas pour l’argent, mais pour ouvrir des portes.
Aujourd’hui, plus d’une quinzaine d’arbitres francophones œuvrent dans la LNH. Pour Morel, c’est une fierté.
La boucle est bouclée
À La Tuque, le Colisée municipal porte désormais son nom. Un honneur rare pour une personne de son vivant.
“Tu ne peux pas demander mieux. J’ai commencé là. J’ai patiné là. Et ça finit là.”
Le 18 janvier 2026, cela fera 50 ans jour pour jour que le petit gars de La Tuque a arbitré son premier match dans la LNH. Cinquante ans d’histoire. Cinquante ans de mémoire. Et toujours la même humilité.
“Le petit gars qui apprend à se débrouiller dans le bois peut se débrouiller partout.”
À La Tuque comme au Forum!
