Elen Lemire, l’artiste qui redessine La Tuque

Chez Elen Lemire, les idées semblent rarement rester immobiles très longtemps. Elles passent du carnet au pinceau, d’une toile à un mur, d’un meuble à une salle de classe. Puis, parfois, elles finissent par modifier un petit morceau de La Tuque.

Depuis quelques années, la signature de l’artiste latuquoise apparaît de plus en plus dans le paysage urbain. Murales, projets artistiques, revitalisation de bâtiments : son travail déborde désormais largement de l’atelier. Pourtant, elle ne s’était jamais imaginée occuper cette place.

« Je ne suis pas une architecte, je ne suis pas une designer. Je mets sur papier ce que tu as dans ta tête », résume-t-elle lorsqu’elle parle des propriétaires qui font appel à elle pour donner une nouvelle apparence à leurs bâtiments.

Cette place, elle l’a prise progressivement. Au fil des contrats et des projets, Elen Lemire s’est mise à réfléchir non seulement à ses propres créations, mais aussi au visage que pourrait avoir sa ville.

Et à ses yeux, La Tuque peut raconter davantage que son rapport traditionnel à la forêt.

« Notre ville, notre image, c’est pas juste des orignaux pis des poissons. […] Il y a pas juste la chasse, la pêche pis le bois. Il y a autre chose « , insiste-t-elle. Lorsqu’elle réalise une murale, elle cherche justement à éviter le réflexe du paysage attendu. Elle veut introduire  » quelque chose de plus moderne, plus contemporain », qui se rapproche davantage de l’univers qu’elle développe sur ses toiles.

Voir au-delà

Son regard se nourrit pourtant beaucoup du territoire.

À Lac-Édouard, où elle participe depuis quatre ans à la Canette d’épinette au site de l’ancien sanatorium, son histoire personnelle se mélange à celle des lieux. Enfant, elle a connu le site lorsqu’il était encore animé. Elle l’a ensuite vu traverser des années plus silencieuses avant d’y revenir comme artiste.

Cette année, elle y a peint un poisson éclatant entouré d’un univers inspiré autant par l’eau que par les fleurs présentes sur le site. Le dessin dormait d’abord dans l’un de ses carnets. Une fois agrandi sur le mur, il est devenu une sorte de monde aquatique imaginaire où se rencontrent le lac, les poissons et les végétaux.

Ce rapport aux détails semble définir une bonne partie de son travail.

« La beauté est dans tout, dans toutes les petites choses que les autres ne voient pas », explique-t-elle.

Artiste avant tout

Cette curiosité traverse également sa carrière d’enseignante.

Formée en arts puis en enseignement, Elen Lemire travaille dans les écoles depuis le début des années 2000. Mais lorsqu’elle doit mettre un mot sur son identité, l’ordre est important.

« Je me considère comme une artiste enseignante et non une enseignante qui est artiste », affirme-t-elle. Les deux univers se nourrissent néanmoins l’un l’autre : elle raconte ses projets à ses élèves, crée devant eux et transporte dans sa pratique artistique ce que l’enseignement lui apporte.

À cela s’ajoutent des ateliers avec des adultes, des activités de peinture, de photographie et des projets auprès de différents publics. Pour elle, rendre l’art accessible compte presque autant que produire des œuvres.

Parce que créer ne devrait pas, selon elle, être réservé à ceux qui en font un métier.

« Chaque être humain en a besoin », dit-elle. Enfant, rappelle-t-elle, on dessine, on danse, on court et on chante naturellement. Puis plusieurs arrêtent en vieillissant.

« Il faudrait dire aux adultes : on a le droit de continuer. »

Elle, manifestement, n’a jamais arrêté.

Entre ses élèves, ses toiles, ses murales et les façades qu’elle imagine autrement, les projets continuent de s’empiler. Elle dit que son cerveau « en a besoin tout le temps », qu’il invente et réfléchit sans véritable interrupteur.

Et tranquillement, cette agitation créative laisse des couleurs derrière elle.

À La Tuque, certains murs qui n’attiraient autrefois pas le regard commencent justement à le retenir.