Tapiskwan Sipi : pagayer pour transmettre et se reconstruire

Pendant douze jours, une cinquantaine de jeunes et d’accompagnateurs atikamekw ont parcouru cet été quelque 260 kilomètres en canot entre Opitciwan, Wemotaci et Manawan. Derrière le défi physique de l’expédition Tapiskwan Sipi se trouve toutefois une démarche plus profonde : transmettre la culture, retisser des liens avec le territoire et offrir aux jeunes un espace pour avancer, chacun avec son propre parcours.

La dixième édition du projet a réuni des participants âgés de 15 à 25 ans provenant des trois communautés atikamekw. Pour Joey Awashish, membre du comité organisateur depuis les débuts et participant de la première expédition, voir une nouvelle génération prendre aujourd’hui la relève constitue l’une des grandes réussites du projet.

« Des jeunes qui avaient cinq ans [au début] peuvent participer maintenant », observe-t-il. Certains anciens participants reviennent également comme accompagnateurs ou pour épauler les nouveaux, alors que l’organisation cherche d’abord à faire une place à ceux qui vivent l’expérience pour la première fois.

Une mission qui dépasse le défi sportif

Tapiskwan Sipi comporte une dimension de prévention, notamment par rapport à la toxicomanie et à l’alcoolisme. Joey Awashish insiste cependant sur la nécessité de ne pas enfermer les participants dans une seule réalité.

« Ça dépend de chacun », répète-t-il.

Un jeune peut entreprendre l’expédition pour approfondir son identité atikamekw, un autre simplement pour découvrir ce qu’implique une telle aventure, tandis que certains peuvent traverser des difficultés personnelles. La participation à Tapiskwan Sipi ne signifie donc pas, en soi, qu’un jeune est aux prises avec un problème de dépendance.

« La mission de l’expédition, elle est large. Ce n’est pas seulement un objectif », résume Joey Awashish.

Le canot et l’effort physique deviennent ainsi des outils parmi d’autres. Le séjour permet aussi de côtoyer des personnes d’expérience, d’acquérir des connaissances du territoire et de se fixer de nouveaux objectifs.

Cette vocation rejoint celle décrite dans une présentation consacrée au projet dans la Revue d’études autochtones. Tapiskwan Sipi y est présenté comme une façon de renforcer l’identité des jeunes, de transmettre les connaissances territoriales et l’histoire orale atikamekw, tout en favorisant l’entraide et le dépassement personnel.

Faire renaître des chemins 

La transmission passe également par le trajet lui-même. Lorsque la première expédition a été organisée, plusieurs anciens portages n’étaient plus praticables. Avec l’utilisation des routes et le recul des déplacements en canot, la végétation avait progressivement repris ces passages autrefois empruntés sur le territoire.

« D’année en année, on est allé ouvrir tous les portages. […] On les a revitalisés », raconte Joey Awashish.

Les premières années comportaient ainsi une importante part d’exploration. Les organisateurs disposaient de cartes et des témoignages des aînés, mais ne connaissaient pas encore précisément les endroits où camper ni la façon de découper chacune des étapes.

Le parcours s’est depuis précisé. Depuis environ six ans, les journées de déplacement sont organisées selon un découpage relativement stable. Chacune des trois communautés prend aussi le relais pendant une portion de l’expédition, soit environ quatre jours.

À travers cette organisation, Tapiskwan Sipi contribue à faire circuler les connaissances entre les générations, mais également entre les communautés.

« Ça crée des liens, ça fait des connaissances », souligne Joey Awashish. À ses yeux, ces douze jours passés ensemble contribuent à maintenir les relations entre Opitciwan, Wemotaci et Manawan et à renforcer la solidarité au sein de la nation.

La sécurité avant le parcours

Cette dixième édition a aussi rappelé que l’expédition demeure tributaire des conditions du territoire.

Les fortes pluies et la hausse du débit des cours d’eau ont forcé les responsables à modifier leur itinéraire. Une journée d’arrêt a d’abord été décrétée afin de permettre aux participants de faire sécher leur équipement. Devant un niveau d’eau qui ne diminuait pas suffisamment, une portion du trajet a finalement été contournée par la route jusqu’au lac Châteauvert.

« Ils ne pouvaient pas continuer avec un débit trop rapide », explique Joey Awashish.

La décision illustre la nature particulière d’une expédition où le dépassement de soi doit constamment composer avec la sécurité du groupe. Des membres des communautés se sont alors mobilisés pour remettre en état un chemin d’accès afin que les jeunes puissent rejoindre un autre point du parcours et poursuivre l’aventure.

Ramener les jeunes sur le territoire

Après dix éditions, les organisateurs constatent aussi les effets du projet dans le temps. Joey Awashish dit avoir reçu plusieurs témoignages de parents ayant observé des changements chez leurs enfants après leur participation.

Il demeure prudent sur la portée de l’expérience.

« Ça n’aide pas tout le monde, mais au moins ça fait de bons souvenirs pour certains », reconnaît celui qui partira en expédition solo en septembre afin de faire du repérage en vue d’un prochain trajet.

Pour la prochaine édition, les organisateurs envisagent d’ailleurs d’inverser le parcours, en partant de Manawan vers Opitciwan. Une façon d’explorer autrement certains secteurs et de renouveler les lieux de campement.

Mais derrière les changements d’itinéraire demeure une même volonté. Celle de maintenir vivante une façon de circuler sur le Nitaskinan et la transmettre aux générations suivantes.

« On veut faire revenir cette culture du canot. Puis aussi montrer aux jeunes le territoire », résume Joey Awashish.