Sous les arbres, une pluie de chenilles

LA TUQUE. Dans la forêt, sous les arbres, on entend le bruit d’une pluie fine. Pourtant, il ne pleut pas. Depuis la route 155, en Haute-Mauricie, on aperçoit de minces pellicules blanches enveloppant les branches et le feuillage des arbres, en bordure de la rivière Saint-Maurice.

Ces observations sont le résultat de milliers de chenilles qui se nourrissent, tissent et tombent de la cime des arbres, l’une à la suite de l’autre, dans une succession presque sans fin. À l’oreille, le phénomène reproduit le son des gouttes d’eau qui déferlent sur la végétation.

À première vue, on pourrait croire qu’il s’agit de la livrée des forêts, un des ravageurs forestiers les plus connus au Québec. Cette espèce, bien répandue en Amérique du Nord, apparaît toutefois plus tôt en saison. Les chenilles émergent généralement au début du mois de mai, au moment du débourrement du peuplier faux-tremble, et atteignent leur maturité vers la mi-juin.

Alors, en plein été, à qui attribuer ce que certains décriraient comme une scène d’horreur, et d’autres comme le témoignage d’un écosystème agité ?

Selon François Lorenzetti, professeur en relations plante-animal et en dynamique forestière à l’Université du Québec en Outaouais, il s’agit plutôt de la chenille à tente estivale.

(Photo Émil Lavoie)

La confusion est compréhensible. Comme la livrée des forêts, la chenille à tente estivale peut être observée en grand nombre et provoquer une défoliation visible. Mais son comportement est différent. Elle fabrique des abris de soie autour des feuilles et des branches, souvent à l’extrémité des arbres, donnant l’impression que la végétation a été recouverte d’un voile pâle.

“ Elle fait des abris, des tentes qui sont moins spectaculaires que celles de la livrée d’Amérique ”, explique François Lorenzetti. La livrée des forêts, elle, “ fait de la soie ”, mais ne produit pas de véritables tentes. “ Si vous voyez des tentes, ce n’est pas la livrée ”, résume le professeur.

La chenille à tente estivale, dont le nom scientifique est Hyphantria cunea, est présente partout au Canada. Ressources naturelles Canada la désigne aussi sous son nom anglais, fall webworm, soit la “ tisseuse d’automne ”. Elle est moins exclusive que d’autres espèces : le gouvernement du Québec indique qu’elle a été détectée sur plus de 100 essences feuillues, dont les cerisiers, ormes, aulnes, frênes, saules et bouleaux.

En Haute-Mauricie, les observations se concentrent surtout sur les peupliers qui bordent les routes et les cours d’eau. Les branches blanchissent, les feuilles disparaissent parfois en partie, les chenilles se déplacent sur les troncs, les garde-fous et l’asphalte. Le spectacle est frappant, parfois dérangeant. Mais il ne faut pas nécessairement y voir un signe de catastrophe forestière.

“ C’est un phénomène tout à fait naturel ”, insiste François Lorenzetti. Selon lui, ces explosions de population font partie de dynamiques cycliques observées chez certaines espèces d’insectes herbivores. Elles peuvent donner l’impression d’une invasion soudaine, surtout lorsque plusieurs foyers se développent en même temps sur un territoire.

(Photo Émil Lavoie)

Dans le cas de la chenille à tente estivale, les dommages sont généralement ponctuels. “ Il peut y avoir des dommages importants sur certains arbres, mais comme ça se passe vers l’arrivée de l’été, généralement, l’arbre a fait sa croissance de la saison ”, précise le chercheur. Autrement dit, au moment où les chenilles deviennent visibles, l’arbre a souvent déjà accumulé une partie de ses réserves.

C’est ce qui distingue en partie cette espèce de ravageurs plus préoccupants. La chenille à tente estivale peut défolier des branches, voire des arbres isolés, mais elle est rarement associée à des pertes importantes à l’échelle de la forêt. Agriculture et Agroalimentaire Canada indique que les papillons adultes émergent généralement de la fin juin au début juillet, que les femelles pondent leurs œufs sous les feuilles, puis que les chenilles se nourrissent de leur hôte pendant six à huit semaines avant de descendre au sol pour se transformer en chrysalide.

Cette chronologie colle avec les observations faites en juillet et en août en Haute-Mauricie. À cette période, les arbres touchés peuvent avoir une apparence inquiétante, mais la forêt n’est pas nécessairement en péril.

“ Parmi les grands insectes qui préoccupent le ministère des Forêts, la chenille à tente estivale est surveillée, mais elle n’est pas considérée comme une menace ”, souligne François Lorenzetti. Les espèces qui attirent davantage l’attention des spécialistes sont notamment la tordeuse des bourgeons de l’épinette, la livrée des forêts, l’arpenteuse de la pruche et la spongieuse.

Reste que les changements climatiques pourraient modifier la façon dont ces épisodes se manifestent. Les insectes dépendent fortement de la chaleur pour se développer. Des printemps plus doux peuvent accélérer leur croissance et favoriser leur survie. À l’inverse, des redoux hivernaux, des gels tardifs ou des chaleurs extrêmes peuvent aussi leur nuire.

L’effet le plus visible pourrait être la synchronisation des populations. “ Au lieu de voir des tentes sur un petit tronçon de route, on commence à en voir sur toute la région et même sur plusieurs régions ”, explique le professeur. C’est alors que le phénomène paraît soudainement nouveau, alors qu’il existait déjà, mais de manière plus discrète ou dispersée.

François Lorenzetti utilise une image parlante : certains événements climatiques peuvent remettre “ l’horloge de développement biologique ” à zéro. Les populations repartent alors presque en même temps, sur de plus grands territoires. Pour les citoyens, le résultat est spectaculaire : des arbres voilés de soie, des chenilles par milliers, et cette fausse pluie qui tombe de la cime des arbres.

Pour les scientifiques, c’est plutôt un rappel. La forêt n’est pas un décor immobile. Elle respire, se transforme, se défend, nourrit et abrite une multitude d’espèces dont les cycles échappent souvent au regard humain. Certaines années, ces cycles deviennent visibles au point d’envahir le paysage.

Sur la route 155, au cœur de l’été, la chenille à tente estivale ne signe donc pas la fin des feuillues. Elle révèle plutôt une forêt en mouvement, traversée par des équilibres fragiles, des pics de population et des saisons qui ne se ressemblent jamais tout à fait.