Les dents d’ours au service de la science

La science près de chez vous Chaque semaine, notre journaliste Émil Lavoie consacre un billet à la science d’ici. Une invitation à découvrir autrement notre région, à travers ses phénomènes naturels, ses curiosités et ces petits détails du quotidien qui, lorsqu’on s’y attarde, révèlent souvent bien plus qu’il n’y paraît.

Alors que la saison de chasse à l’ours noir s’achève en Mauricie, les biologistes lancent un appel bien particulier aux chasseurs et aux piégeurs de la région : conserver deux petites dents des ours récoltés. Une fois envoyées en laboratoire, ces prémolaires permettent de déterminer l’âge des animaux et d’obtenir de précieuses données sur l’évolution des populations.

L’objectif du ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs n’est évidemment pas de reconstituer un sourire à croquer, mais bien d’améliorer le suivi scientifique de l’ours noir en Mauricie. En connaissant l’âge des individus récoltés, les biologistes peuvent mieux évaluer la pression exercée par la chasse et le piégeage sur l’espèce.

« C’est un peu comme pour un arbre. Quand on coupe une section du tronc et qu’on observe les cernes, on peut compter les années. Pour l’orignal, le cerf et l’ours, on applique un principe semblable avec les dents. On tranche la racine de la dent, puis on peut y lire les années de croissance, ce qui correspond à l’âge de l’animal », explique Vincent Rainville, biologiste à la direction régionale du MELCCFP.

Lorsqu’un ours est enregistré après sa récolte, le ministère connaît généralement son sexe, la date et le lieu où il a été prélevé. Ces informations sont utiles, mais elles demeurent insuffisantes pour bien comprendre l’état de la population. Contrairement au cerf de Virginie ou à l’orignal, le succès de chasse ne donne pas un portrait aussi clair des tendances chez l’ours noir. L’âge moyen des ours récoltés devient donc un indicateur particulièrement important.

En Mauricie, la population d’ours noirs demeure en bon état, mais elle est suivie de près. Selon Vincent Rainville, une légère baisse a été observée depuis 2012. La densité serait passée d’environ trois ours par 10 km² à un peu plus de deux.

« On a quand même une très belle population en Mauricie. On a un bel habitat », précise-t-il. La situation n’est donc pas jugée préoccupante, mais la vigilance demeure nécessaire, notamment parce que la chasse printanière à l’ours a gagné en popularité depuis le début des années 2000.

L’espèce est aussi plus vulnérable à la surexploitation que d’autres gibiers. Les femelles ont généralement leur première portée vers quatre ou cinq ans et ne se reproduisent pas chaque année. Si la pression de récolte devient trop forte, l’âge moyen des ours prélevés peut diminuer, ce qui indique que la population supporte plus difficilement le niveau d’exploitation.

Les dents permettent ainsi de savoir si un ours avait trois, cinq, dix ou même plus de vingt ans. La Haute-Mauricie a d’ailleurs déjà fourni une donnée étonnante : dans la zone 26, près de La Tuque et du chemin de Parent, un mâle âgé d’environ 24 ou 25 ans a déjà été recensé. Selon M. Rainville, les ours de plus de 25 ans demeurent rares, même si les plus vieux individus répertoriés dans les bases de données du ministère approchent les 30 ans.

Une responsabilité partagée

Chasseur d’expérience, Mario Boulianne connaît bien l’espèce. C’est notamment lui qui a récolté le grand ours noir aujourd’hui exposé au parc des Chutes de La Tuque. À ses yeux, la faible participation au programme de collecte traduit un manque d’engagement de certains chasseurs envers le suivi de la faune.

« Le monde ne s’arrête pas. Ils n’en ont rien à faire du recensement. C’est triste, mais c’est comme ça », déplore-t-il. Selon lui, prélever une petite dent et la glisser dans une enveloppe représente pourtant un effort minime par rapport à la valeur des renseignements obtenus.

Mario Boulianne va jusqu’à souhaiter que le prélèvement devienne obligatoire. Au-delà de cette proposition, son message vise surtout à responsabiliser le milieu de la chasse. Il estime que les chasseurs doivent dépasser l’idée de récolter à tout prix et participer eux-mêmes à la conservation des espèces dont ils profitent.

« Il faut qu’on se prenne en main et qu’on change nos mentalités, parce que tout le monde va payer le prix. Les belles expériences qu’on vit, il faut que nos enfants et petits-enfants puissent les vivre aussi », insiste-t-il.

La région reçoit actuellement environ 40 à 50 paires de dents par année. Les biologistes aimeraient plutôt en obtenir une centaine par zone de chasse, ce qui leur permettrait de détecter plus rapidement les changements dans la population sans devoir regrouper les résultats de plusieurs années.

Les enveloppes de prélèvement sont offertes dans certains commerces spécialisés, chez des pourvoyeurs et aux accueils de zecs. Il est aussi possible de demander un kit au Bureau régional de la gestion de la faune. Une fois les analyses terminées, les participants peuvent consulter en ligne l’âge de l’ours qu’ils ont récolté.