En grève pour leur survie

LA TUQUE. Partout dans la province, les employés du milieu communautaire sont en grève afin de dénoncer le manque de financement et réclamer une table de négociation. À La Tuque mercredi, la mobilisation a pris la forme d’un « Poisson d’avril » annonçant le décès des organismes communautaires de la ville. Pourtant, pour Nancy Giroux et Mélody Terter, porte-parole de la cellule locale, les revendications du mouvement Communautaire à boutte n’ont rien d’une blague.

Par ÉMILE HÉROUX / eheroux@icimedias.ca

Nancy Giroux, directrice du Comité pour la défense des droits sociaux de La Tuque (CDDS), et Mélody Terter, directrice générale du Centre d’activité populaire et éducative (CAPE), ne cachent pas leur mécontentement.

« On va arriver à devoir faire des coupures de service, on ne pourra plus répondre à la population. Et où vont s’en aller ces gens-là quand on est le dernier filet social ? Ce n’est pas parce que c’est un poisson d’avril qu’il ne faut pas le prendre au sérieux », lance Nancy Giroux.

« À chaque année, on risque de se faire couper ou on se fait couper, puis on met petit à petit des gens à pied. Mais là, au bout d’un moment, ça se peut que ce soit l’organisme au complet », ajoute Mélody Terter.

Elle interpelle Chantal Rouleau, ministre responsable de la solidarité sociale et de l’action communautaire, et Marie-Louise Tardif, députée de Laviolette-Saint-Maurice, en déplorant l’inaction des élus et leur absence sur le terrain.

« On sent un certain mépris de notre classe politique au pouvoir. On n’a pas de réponse de Mme Rouleau, qui refuse toute rencontre. »

« Sur le plan de la Mauricie, Mme Tardif, on n’a pas non plus de discussion avec elle. On ne l’a pas vue pendant les deux semaines de grève à La Tuque. Donc, on ne peut pas dire si ça avance ou si ça n’avance pas parce que pour l’instant, ça stagne, c’est au point mort », continue-t-elle.

En ce qui concerne le budget provincial déposé le 18 mars dernier, les deux directrices estiment les montants insuffisants. Selon le Réseau québécois de l’action communautaire autonome, le gouvernement injectera 32 millions de dollars supplémentaires pour les organismes du domaine de la Santé et les services sociaux. Cela représenterait 6 000 $ pour chacun des quelque 4 500 organismes communautaires, affirment Nancy Giroux et Mélody Terter.

« Tu ne fais rien avec 6 000 $. Tu ne payes même pas le loyer ! »

« C’est bien beau, le budget annonce des belles sommes, mais il noie le public dans un énoncé de sommes et il donne des grandes lignes. Quand on va dans le détail, on se rend compte que ça ne change rien, il n’y a aucune réelle somme supplémentaire significative qui est allouée pour les organismes communautaires dans le nouveau budget », soutient Mélody Terter.

Les bénéficiaires livrés à eux-mêmes

Dans une région comme La Tuque, qualifiée de « désert alimentaire » et où « le service public est débordé », ces organismes sont le dernier filet social de la population. En grève depuis le 23 mars, un impact se fait ressentir à la fois pour les bénéficiaires et pour les employés.

« C’est sûr que c’est difficile deux semaines sans soutien. Les gens nous appellent, ils viennent nous voir, ils essaient de voir si on peut les aider. Nous, on doit leur dire “non, désolé, on est en grève, il va falloir repasser”, mais eux, ils ont besoin maintenant », explique la directrice générale du CAPE.

« Oui, deux semaines sans services, c’est crève-cœur », confie sa collègue Nancy Giroux. « J’ai dû en retourner une personne cette semaine, et ce n’était pas de gaieté de cœur que je l’ai fait. Par contre, si mon organisme n’est plus là, ce n’est pas juste une personne qui est touchée : l’année passée, j’ai desservi aux alentours de 600 personnes. »

Les deux porte-parole de la cellule locale soulignent également les défis pour le personnel : contrats courts, salaires plus bas que dans le public et difficultés de recrutement.

« Pour une grosse partie des services qu’on offre, on est obligé de fonctionner par des projets d’un ou deux ans maximum. Même quand on commence à mettre quelque chose en place, que la population nous fait confiance, au bout d’un certain temps, on est obligé de fermer les services. »

Malgré la situation, Nancy Giroux et Mélody Terter gardent espoir, notant le soutien de la population, des bénévoles et de certains élus, comme le conseil municipal de La Tuque.

Les deux semaines de grève culmineront jeudi, où des milliers d’employés du communautaire sont attendus pour manifester devant l’Assemblée nationale. Le mouvement Communautaire à boutte envisage également de se doter d’un mandat de grève générale illimitée, si leurs requêtes ne sont pas entendues.

« Ce n’est pas une demande complètement folle », résume Mélody Terter.

« On demande à pouvoir être sur la table avec les instances gouvernementales pour dire : “on a besoin de négocier avec vous sur nos conditions de travail parce que clairement on ne s’entend pas. Il y a un décalage entre ce que vous percevez et ce dont on a besoin” », conclut-elle.