Cohabitation difficile entre chasseurs et travailleurs forestiers

Par Boris Chassagne | Initiative de journalisme local
Cohabitation difficile entre chasseurs et travailleurs forestiers
(Photo : Courtoisie - Erik Karits)

FORÊTS. Les chasseurs et les travailleurs forestiers se marchent sur les pieds. Les chevauchements entre la période de chasse, de coupe et de débroussaillage semblent fréquents. Et cela déplaît à l’un et à l’autre.

Pour Pierre Lefebvre, président sortant de la ZEC Kiskissink, au nord de La Tuque, le problème ne semble pas vouloir se résoudre. «On a demandé qu’il n’y ait pas d’opérations forestières pendant la première semaine de chasse en Mauricie», indique-t-il en ajoutant que rien n’y fait. Zecs, débrousailleurs et chantiers de coupe s’y côtoient et ne font pas toujours bon ménage.

Pierre Lefebvre sait de quoi il parle. Il a présidé la Fédération québécoise des gestionnaires de zecs, participé en 2003 à la Commission Coulombe mise sur pied par le gouvernement du Québec, puis en 2007, au Sommet sur l’avenir du secteur forestier. Il s’est fait entendre avant l’adoption du projet de Loi 57 sur l’aménagement durable du territoire forestier. «C’est toujours moi qui étais au bat». Le forestier, ça le connaît. «Je ne suis pas un activiste, mais un réaliste.»

M. Lefebvre avoue que le ministère de la Faune, des Forêts et des Parcs du Québec (MFFP) ne peut pas tenir compte de toutes les récriminations qui lui sont acheminées. Il estime en revanche qu’il est possible de coordonner les activités de l’un et de l’autre.

«Dans les réserves fauniques, ils chassent avant nous. Dans les pourvoiries aussi. Pourquoi ne pas déplacer les opérations hors zecs là-bas pendant la période de chasse des zecs?, se questionne M. Lefebvre, se demandant pourquoi le MFFP n’y arrive pas. Planifier deux ou trois ans d’avance, ça se fait!»

M. Lefebvre reconnaît que les forestières tendent l’oreille et sont moins présentes durant la première semaine de chasse à l’automne. Le nombre de chantiers de coupe actifs en Mauricie serait passé d’une quinzaine à moins de cinq, rapporte M. Lefebvre. Au MFFP, on demeure muet. Dans les faits, c’est le ministère qui coordonne ce qui se passe en forêt. On a bien tenté de le joindre cette semaine, mais sans succès.

Le problème pourrait être facilement réglé

Les fonctionnaires du MFFP sont conscients du problème, mais seraient menottés par les directives venant de plus haut, affirme Jacques Guillemette, président de l’Association régionale des gestionnaires de zecs de la Mauricie. Une meilleure coordination est nécessaire et possible entre le MFFP, les forestiers et les zecs, estime-t-il.

Ces chevauchements entre les activités forestières, sylvicoles et de chasse créent parfois les tensions sur le terrain. Mais personne ne semble véritablement s’en inquiéter. «Il y a plus de frustration que de danger. Le chasseur qui a payé son forfait de chasse et qui n’a pas la quiétude pour pratiquer son sport, il est frustré», ajoute M. Guillemette. Plusieurs exigent même le remboursement de leur permis de chasse. «On n’a jamais eu de problèmes qui nécessiteraient de faire venir la Sûreté du Québec. À certains endroits c’est déjà arrivé. La personne qui call et c’est la débroussailleuse qui lui répond, elle n’aime pas ça. C’est à force de se parler qu’ils vont nous respecter un peu plus», ajoute-t-il.

M. Guillemette tente depuis nombre d’années de convaincre les forestières. «Ils n’ont jamais voulu. Dans plusieurs régions, en Abitibi, dans Lanaudière, en Beauce, ils ont réussi. On demande trois jours et demi et on a de la difficulté à les obtenir». Selon M. Guillemette, le lobby forestier pèse bien lourd et les zecs ne font pas le poids. «Le forestier, on n’est pas contre ça. On en tire des bénéfices». Il se fait des chemins qui rendent les lacs accessibles. La forêt appartient à tout le monde. Et les tables de gestion intégrées des ressources (GIR) ne sont pas là pour rien, soutient M. Guillemette.

«Avec le temps, on a fait des gains. Il y a moins de coupe et les chantiers sont moins nombreux. Il y a encore du chemin à faire. À force d’en parler…»

***

Le reportage d’Enquête fait réagir le maire

Le reportage de l’émission Enquête portant sur l’industrie forestière, présenté le jeudi 4 mars à Radio-Canada a fait réagir le maire de La Tuque, Pierre-David Tremblay, à la dernière assemblée du conseil d’agglomération.

«Je n’étais pas trop de bonne humeur, en passant, j’ai été un des derniers à être rencontré dans le cadre de cette émission. J’ai eu beaucoup à défendre non seulement le milieu industriel forestier, mais notre agglomération, entre autres sur les chemins», a dit d’entrée de jeu le maire, qui estime que l’industrie forestière n’a pas eu suffisamment l’occasion de réagir.

«Depuis plusieurs années, les coupes font en sorte qu’au lieu d’avoir deux ou trois territoires où les assiettes de coupes sont faites, ça se répercute en 60, 70, 75 territoires de coupe ce qui crée des mosaïques. Ç’a multiplié la question des chemins», a fait ressortir le maire Tremblay.

Il maintient qu’avec une bonne planification, les chemins peuvent être utiles pour les Zecs et pourvoiries qu’on retrouve sur le territoire.

Selon lui, plus d’une douzaine d’essence de bois sont récoltées pour différents usages par l’industrie forestière: «Le bois, ça repousse, c’est comme un jardin. On ne coupe même pas, à l’heure actuelle, la possibilité forestière qui pourrait être employée». Celui-ci ne parle pas de déforestation ou de coupe à blanc, dans une forêt a qui se regénère, dit-il, à 80%.

2000 emplois à La Tuque, 6000 en Mauricie et 60 000 au Québec dépendent de l’industrie forestière, a rappelé Pierre-David Tremblay.

«Ne me demandez pas si j’ai un préjugé favorable à l’industrie forestière, la réponse c’est oui. Mais ça ne veut pas dire qu’on est les porteurs de la valise de ces gens-là».

Le maire, qui défend la question de la planification forestière à plus long terme, a réitéré qu’il est favorable à la décentralisation des décisions du ministère des Forêts vers les régions forestières : «Qu’ils les envoient leurs ingénieurs forestiers en région, on va les accueillir».

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