Pensionnats indiens : une histoire qui se perpétue

Publié le 6 mars 2013

Le conseiller Martin Awashish se fait ici le porte-parole du Conseil des Atikamekw d’Opitciwan, qui appuie la démarche d’un membre de la communauté d’Opitciwan dans ses démarches afin d’obtenir la garde légale de son fils.

Nous avons, les Premières Nations, hérité sans le vouloir d’un mal de vivre avec l’épisode déchirant des pensionnats indiens. L’histoire se répète aujourd’hui avec le système de protection de la jeunesse du Québec.

J’ai moi-même dû fréquenter les pensionnats indiens, tout comme mes parents, mes frères, mes sœurs, mes cousins... Tous les membres de ma famille élargie ont eux aussi fréquenté ces institutions qui ont eu des effets dévastateurs sur l’ensemble de notre communauté et pour l’ensemble des Premières Nations du Canada.

Cet héritage de maltraitance des enfants n’est pas le nôtre. Il s’agit plutôt du legs du Gouvernement fédéral, qui était censé, disait-il, « instruire l’Indien ». Il a plutôt brisé le cœur de l’enfant indien et fait en sorte que celui-ci, à l’âge adulte, devienne un être souffrant, violent, détournant sa souffrance envers autrui. Ne vous demandez pas d’où vient le mal de vivre des Premières Nations. Quand on a perdu toute dignité dans les pensionnats, réparer l’irréparable est une épreuve quasiment insurmontable pour beaucoup d’entre nous.

Après mûres réflexions et analyses personnelles du système de la protection de la jeunesse du Québec, j’en arrive à la conclusion que le même drame se poursuit : les enfants des Premières Nations continuent d’être arrachés de leur foyer, et sont envoyés à l’extérieur de leur milieu, coupés de leur culture d’origine. La réforme de la Loi sur la protection de la jeunesse (Loi 125) donne encore plus de pouvoir à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Cette réforme est grandement contestée par nos leaders politiques, qui soulèvent à juste titre qu’elle n’est pas adaptée à la réalité des Premières Nations. Elle a même pour effet d’assurer le retour de l’assimilation forcée de nos enfants telle qu’elle existait pour plusieurs de nos membres pendant l’époque des pensionnats indiens.

Depuis plus de sept ans, un membre de la communauté d’Opitciwan, M. Fernand Petiquay, se bat devant le Tribunal de la jeunesse du Québec. Lui-même survivant du périple des pensionnats indiens, il déplore que son garçon vive sensiblement le même sort avec le système de placement d’enfants du gouvernement québécois. Il n’a jamais voulu que les choses arrivent de cette façon.

M. Petiquay se dévoue corps et âme, et ce, avec acharnement et amour, afin de retrouver le lien affectif avec son fils, et d’assurer la transmission des valeurs et des aspects culturels qui sont fondamentaux dans la relation d’un père et d’un enfant. Je le connais très bien. Je peux témoigner des nombreux efforts qu’il a mis afin de s’aider lui-même. Il a aussi beaucoup contribué à la communauté que je représente, et également à mon cheminement personnel vers ma guérison intérieure, meurtri moi-même par mon enfance passée.

Mais l’espoir existe encore chez certains de nos membres, grâce notamment au retour à la source de la vie, c’est-à-dire notre territoire. Grâce aussi à la transmission de nos valeurs et de notre culture, qui nous aident à renouer avec l’héritage de nos ancêtres, une culture que nous avons su protéger malgré le périple du système d’enlèvement d’enfants; une culture qui est malgré tout encore bien vivante aujourd’hui, à commencer par notre langue atikamekw.

Le Conseil des Atikamekw d’Opitciwan, dont je me fais ici le porte-parole, tient par ailleurs à signaler que la cause de M. Fernand Pétiquay trouve écho dans plusieurs articles de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones :

Article 7

1. Les autochtones ont droit à la vie, à l’intégrité physique et mentale, à la liberté et à la sécurité de la personne.

2. Les peuples autochtones ont le droit, à titre collectif, de vivre dans la liberté, la paix et la sécurité en tant que peuples distincts et ne font l’objet d’aucun acte de génocide ou autre acte de violence, y compris le transfert forcé d’enfants autochtones d’un groupe à un autre.

Article 8

1. Les autochtones, peuples et individus, ont le droit de ne pas subir d’assimilation forcée ou de destruction de leur culture.

2. Les États mettent en place des mécanismes de prévention et de réparation efficaces visant :

a) Tout acte ayant pour but ou pour effet de priver les autochtones de leur intégrité en tant que peuples distincts, ou de leurs valeurs culturelles ou leur identité ethnique ;

b) Tout acte ayant pour but ou pour effet de les déposséder de leurs terres, territoires ou ressources ;

c) Toute forme de transfert forcé de population ayant pour but ou pour effet de violer ou d’éroder l’un quelconque de leurs droits ;

d) Toute forme d’assimilation ou d’intégration forcée ;

e) Toute forme de propagande dirigée contre eux dans le but d’encourager la discrimination raciale ou ethnique ou d’y inciter.

Article 9

Les autochtones, peuples et individus, ont le droit d’appartenir à une communauté ou à une nation autochtone, conformément aux traditions et coutumes de la communauté ou de la nation considérée. Aucune discrimination quelle qu’elle soit ne saurait résulter de l’exercice de ce droit.

Nous sommes curieux de savoir ce que les Québécoises et Québécois pensent de cette Déclaration, et s’ils ont conscience du fait que l’épisode des pensionnats se répète encore aujourd’hui. Cette lettre vise essentiellement à sensibiliser le grand public à notre réalité et au fait que les lois sur la protection de la jeunesse du Québec sont mal adaptées à celle-ci; elle doit être comprise dans le bon sens, comme une invitation à ouvrir un dialogue sérieux entre nos Premières Nations et vos gouvernements, visant un meilleur avenir pour nos peuples.

Martin Awashish,

Conseiller

Conseil des Atikamekw d’Opitciwan